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Une famille pas comme les autres

Pour présenter ces ambassadeurs du monde sauvage pas comme les autres, voici les mots de Serge Bouchard, préfacier du beau livre FRISSON SACRÉ du monde sauvage.

 

Gisèle et les loups

Au commencement était la beauté, et quelque part dans cette beauté une petite fille endormie sur son grand chien écoutait battre le cœur des loups. Les enfants rêvent, mais nous ne prenons pas toujours ces rêves au sérieux. Pourtant, il n’est rien de plus vrai et de plus déterminant qu’un rêve d’enfant. S’il résiste, s’il n’est pas brisé, il vous tiendra, vous tirera vers l’avant jusqu’au bout. Les miens aussi étaient peuplés d’animaux de la forêt, d’arbres, de lacs, de sentiers mystérieux. Tout ce qui fut magique dans mon enfance portait le nom « sauvage ». Comment vouliez-vous que je ne tombe pas en amour avec la famille Benoit lorsqu’elle a croisé mon chemin?

 

L’histoire des Benoit est unique : une famille réunie autour d’une même passion, totale, exigeante, sacrée. Une histoire comme on en voit seulement dans les livres. En fait, dans les contes. Le père, la mère et la fille qui entrent dans le bois comme on entre en religion. Les renards roux s’allongent près d’eux, les perdrix leur marchent dessus, les tamias rayés courent dans leurs poches, imaginez! Une histoire vraie, pourtant. Avec ses quêtes, sa démesure et ses revers – comme vous le lirez dans le récit fascinant et sensible qu’en fait Gabriel Leblanc. Les Benoit ont cherché le lieu parfait, l’absolu, pour s’apercevoir que, malgré l’apparente immensité du territoire, il était absolument rare, ce pays des animaux libres. Qu’elle devenait presque introuvable, la Nature. Trop d’arbres avaient été coupés, trop de chemins, ouverts, de terres déflorées, occupées, d’espèces trappées, chassées, de noirceurs électrifiées : le résultat de trop peu de respect envers la valeur patrimoniale des espaces vierges.

 

 

 

 

 

Puis, sur les traces d’un rêve d’enfant, le rêve de Gisèle, les Benoit suivirent la piste des loups. Pour une raison ou pour une autre, il n’y a plus de loups sur la rive sud du fleuve Saint-Laurent. Il leur fallut donc quitter la Gaspésie, en quête d’un ailleurs encore plus difficile à trouver. Ce fut dans la forêt boréale du cœur de l’Ontario, aux environs de Chapleau, que les Benoit trouvèrent ce nouveau « terrain », sorte de refuge naturel constitué d’une grande forêt protégée – jusqu’alors – contre l’exploitation. Et dans ce lointain, à force de temps, de patience infinie, vint la rencontre. L’amitié improbable avec une meute de loups. J’eus le privilège, à cette époque, de recevoir Gisèle Benoit au micro de mon émission « Les Chemins de Travers » sur les ondes de Radio-Canada. Nous avons discuté de vocation artistique, de choix de vie, de passion. Mais nous avons surtout parlé des loups et de la valeur des environnements sauvages. Ce fut pour moi et pour les auditeurs un moment de radio exceptionnel : deux heures à présenter des loups gris de la forêt de Chapleau, en direct, sur le réseau national.

Savons-nous que la société québécoise a longtemps renié, même exterminé ses loups? Déjà, au XIXe siècle, les autorités offraient une prime à quiconque présentait au juge de paix une dépouille de l’animal – la tête avec les oreilles entières. Le loup avait mauvaise réputation. On le disait nuisible, vicieux, ennemi du cultivateur et du bon chrétien, tueur d’enfants; on l’accusait de s’attaquer aux orignaux, chevreuils et caribous, menaçant la survie du cheptel sauvage. Au début des années 1960, les chroniqueurs de chasse et pêche criaient à l’éradication du loup sans que personne ose leur rabattre le caquet. Nos gouvernements sont allés jusqu’à cautionner une politique d’extermination de l’espèce, par empoisonnement à la strychnine, ne mettant fin qu’en 1979 à cette pratique moyenâgeuse. Simplement écrire cette phrase donne des frissons dans le dos. En reniant les loups, nous nous reniions nous-mêmes, négligeant notre héritage territorial, bradant nos ressources naturelles au nom de politiques économiques à très courte vue. L’œuvre de la famille Benoit allait en sens inverse, remontant le courant à la manière des saumons qu’aucune force contraire ne saurait divertir de leur course.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au commencement était la beauté, et cette beauté se retrouve intacte dans le livre que vous tenez entre vos mains. Simple et sacrée. Comme si « dans la frisure d’un bouleau blanc », on pouvait lire « les enseignements du monde sauvage ». Je vois les Benoit comme des enlumineurs. Leur travail monastique corrige et répare une faute de désamour envers la nature magistrale qui nous entoure, envers les animaux fabuleux qui y vivent, envers notre propre humanité lorsqu’elle renonce au meilleur d’elle-même. Enfant, la petite Gisèle rêvait des loups, non pas dans la peur, mais dans l’émerveillement le plus profond. Elle a tenu à son rêve, et les loups l’en remercient, beaucoup.


Serge Bouchard
Montréal, le 13 avril 2016

Préface du beau livre FRISSON SACRÉ du monde sauvage.

 

 

 

 

Pour retrouver le degré zéro de la nature, les Benoit eurent la tentation de l’Ouest, celle du Yukon notamment, suivant le penchant naturel de nos fantasmes nord-américains. L’orignal est toujours plus gros vers l’Ouest, comme les ours, comme les montagnes; la « sauvagerie » paraît toujours plus authentique là-bas, là-bas... Heureusement pour nous, ils découvrirent dans l’arrière-pays gaspésien un véritable sanctuaire d’orignaux et c’est là, parmi les splendeurs et solitudes des Chic-Chocs, qu’ils purent amorcer leurs retraites fermées. Trois ermites vivant ensemble, et qui réalisaient des croquis, des peintures, des photographies, des films documentaires; trois passionnés qui avançaient à tâtons et expérimentaient à l’instinct pour se révéler finalement, sans le savoir, de formidables éthologues. À la manière d’un Paul Provencher, ils avaient adopté l’observation participante : se fondre parmi les animaux, au cœur de la forêt la plus sauvage qui soit. Vivre comme les orignaux pour mieux comprendre la nature de la bête. « Être » orignal. Ainsi allions-nous découvrir à la télévision, coiffée d’un semblant de panache, poussant son brame, celle qu’on surnommerait « La Dame aux orignaux ». Non seulement Gisèle Benoit et les siens nous offraient des images de proximité avec la nature sauvage, mais ils documentaient le comportement des plus grands cervidés du monde, survivants du Pléistocène; ils apportaient à la science une contribution précieuse.

Frédéric Back, qui fut un complice des Benoit, un modèle, un ami épistolaire, leur enviait ce bonheur « d’échapper un moment au monde des bipèdes », mais surtout, dans chacune de ses lettres, il les encourageait à poursuivre leur combat. Car derrière le bonheur de ces retraites, à mille lieues des bruits et effusions de la vie moderne, Back reconnaissait un véritable combat contre l’insignifiance. Pour alerter, il faut écrire la poésie du monde, nommer les lieux bénis, militer pour la beauté. Quand Gisèle Benoit prend la plume, quand la famille entière peint, filme, documente les brumes matinales, le petit froid des premières neiges, la lumière d’automne, les nuits étoilées de la Boréalie; quand elle communique l’énergie mystérieuse qui émane des vieux crans rocheux; quand elle fixe le regard de l’Animal, elle remet les choses dans le sens du monde. La famille Benoit nous révèle un trésor national, ce trésor dont nous n’avons retenu, collectivement, que le clinquant : la valeur commerciale des arbres, l’utilité économique des animaux, la puissance de l’eau, les diamants dans la pierre et l’or dans la roche.

Frisson Sacré du monde sauvage comprend plus de 70 planches en couleurs reproduisant fidèlement les tableaux de Monique et Gisèle Benoit. Ce livre de collection devient par le fait même un symbole de la convergence de l’art, de la science et de la nature.

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